En Guadeloupe, une trentaine de corps d’indigents toujours sans sépulture plusieurs mois après
En Guadeloupe, 31 corps d’indigents restent toujours sans sépulture malgré un arrêté préfectoral pris en février pour autoriser leur crémation. Parmi eux figurent 22 nourrissons et neuf adultes, certains conservés depuis plusieurs années dans la chambre froide du CHU.
L’affaire avait suscité une vive émotion en février dernier avec la découverte de plusieurs dizaines de corps d’indigents, c’est-à-dire non réclamés par leurs proches, conservés sans sépulture.
Au total, une trentaine de dépouilles se trouvaient au CHU des Abymes. D’autres corps, conservés dans une société de pompes funèbres, avaient été saisis par la justice. Ces derniers "ont, depuis, bien été inhumés par la mairie des Abymes", a indiqué Caroline Calbo, procureure de la République de Pointe-à-Pitre. Pas les autres.
Mais 31 corps restent encore concernés par cette situation : 22 nourrissons et neuf adultes.
Certains corps conservés depuis 2017
Dans un arrêté du 19 février, la préfecture avait pourtant "autorisé" la commune des Abymes, où se trouve le CHU, à procéder à la crémation des 31 dépouilles, faute de place dans son cimetière communal. Selon l'arrêté, la dépouille la plus ancienne est celle d'un garçon décédé en 2017. Les autres enfants, âgés de zéro à deux mois, sont décédés entre 2020 et 2025.
Mais deux mois plus tard, la municipalité n'a toujours pas délivré les autorisations nécessaires.
"Le code général des collectivités territoriales est très clair: quand une personne reconnue indigente décède dans une commune, c'est au maire de procéder à l'inhumation", insiste le préfet, Thierry Devimeux.
C'est bien au maire des Abymes de procéder à l'inhumation de ces personnes: ce n'est toujours pas le cas et je regrette que ce ne soit pas le cas.
Selon plusieurs sources proches du dossier, le blocage s'expliquerait surtout par des considérations financières, le coût de l'incinération de ces corps s'élevant à plusieurs milliers d'euros à la charge de la commune.
Une morgue saturée depuis les années Covid
Le CHU, de son côté, a indiqué "ne pas communiquer à ce stade", dans l'attente d'une ordonnance du juge des référés devant être rendue cette semaine. Mais l'établissement, en déficit chronique comme la majorité des hôpitaux publics de France, a déjà dépensé plusieurs centaines de milliers d'euros pour conserver ces corps.
Début mars, Tania Foucan, cheffe de service de l'institut médico-légal du CHU, révélait à l'AFP avoir "quasiment" réglé intégralement une facture de 750.000 euros au gérant des pompes funèbres, sollicité pour la première année de conservation
L'engorgement de la morgue du CHU remonte aux années Covid. Dépassé par le nombre de morts non identifiés, en proie à des pannes dans sa propre morgue, le centre hospitalier se rapproche à partir de 2023 des chambres mortuaires des alentours pour garder les corps en attendant que la ville des Abymes prenne en charge leur inhumation.
Mais selon une source proche du dossier, la société de pompes funèbres choisie, au Gosier, ne disposait plus d'agrément préfectoral pour exercer son activité. Suivront deux années d'échanges entre CHU, pompes funèbres et mairie des Abymes sans que rien ne bouge, jusqu'à ce que la préfecture intervienne pour faire enlever les corps, fin février.
Une enquête judiciaire en cours
Dans son arrêté du 19 février, la préfecture indiquait avoir été "alertée" dès le 31 octobre 2025 par la direction du CHU sur "les conditions de conservation" des corps et constatait l'"absence de délivrance d'autorisation d'inhumer de la part de la mairie des Abymes".
La société de pompes funèbres concernée fait aujourd’hui l’objet d’une enquête préliminaire.
Le gérant de la chambre mortuaire a été placé en garde à vue en mars dernier pour plusieurs infractions présumées, notamment “atteinte à l’intégrité de cadavres”, “escroquerie aggravée”, “direction d’un établissement sans habilitation” et “travail dissimulé”.
L’affaire continue de provoquer de nombreuses réactions dans l’archipel. Mgr Philippe Guiougou, évêque de Pointe-à-Pitre, a fait part de sa "sidération" dans un communiqué. "Nous sommes offusqués de ce qui se passe, on ne respecte pas la dignité de l'être humain", a-t-il précisé à l'AFP. "J'ai contacté le maire des Abymes par téléphone, il m'a passé son directeur général des services qui m'a garanti que les choses sont en cours, même si elles sont compliquées", a précisé le responsable religieux, craignant que la situation "dure encore".







