Les Haïtiens se replient sur le « Mexican dream » face à la fermeture des Etats-Unis

Par 23/02/2024 - 05:21

Le rêve mexicain à défaut de la terre promise américaine : comme des milliers de migrants, Evens Luxama s'est replié sur Mexico face à la fermeture de la frontière américaine, l'esprit tourné vers sa famille restée dans le tourbillon des violences à Port-au-Prince.

    Les Haïtiens se replient sur le « Mexican dream » face à la fermeture des Etats-Unis

"Je voulais aller aux Etats-Unis mais le Mexique est le pays qui offre des opportunités qui n'existent pas je crois dans d'autres pays", affirme le jeune homme de 34 ans.

Quand Evens a quitté Haïti où il gérait des restaurants, l'ambassade du Mexique à Port-au-Prince était la seule à encore accorder des visas.

En janvier 2023, une cousine et la sœur de sa compagne ont été séquestrées par un gang, avant d'être libérées contre rançon. Cet épisode a précipité sa fuite vers le Mexique, où il travaille comme monteur pour une société de production. Il a obtenu son statut de réfugié.

Les modifications de la réglementation américaine et la militarisation de la frontière poussent les Haïtiens à opter pour le "Mexican dream", considère Rafael Velásquez, directeur au Mexique de l'International Rescue Committee.

Evens fait partie des 141.000 personnes ayant présenté une demande d'asile au Mexique en 2023, dont la majorité venait de Haïti, Honduras et Cuba. Un chiffre sans précédent, dans ce pays qui est traditionnellement une terre de départ ou une route de transit vers le nord.

Beaucoup d'Haïtiens sont arrivés depuis 2021, année marquée dans leur pays par un nouveau tremblement de terre (près de 2.300 morts) et l'assassinat du président Jovenel Moïse. 

En septembre 2021, des milliers de migrants principalement haïtiens se sont rassemblés à Ciudad Acuña (nord) dans l'espoir d'atteindre les Etats-Unis, refoulés par des agents américains les poursuivant à cheval, des images qui avaient choqué.

Dans la capitale mexicaine, la présence d'Haïtiens est plus récente. Ils y obtiennent des emplois informels et mal rémunérés, et se logent dans des campements apparus à l'intérieur de la ville.

« Les Mexicains veulent toucher tes cheveux »

"(Les Mexicains) veulent toucher tes cheveux, te parler, ils veulent savoir si tu aimes la nourriture mexicaine", raconte Evens.

Dans une rue, près d'un cinéma abandonné, cinq autres Haïtiens percent le pavé pour poser des tuyaux.

Jony, le seul à parler espagnol, fait le lien entre les patrons et les autres employés, qui ne parlent que le créole. 

Il passe quotidiennement plusieurs heures dans le métro pour aller travailler, et attend parfois des jours pour recevoir son salaire.

Le chef fait partie d'une vague d'Haïtiens arrivés au Brésil après le tremblement de terre de 2010 qui a fait plus de 300.000 morts. 

Pendant la pandémie, un grand nombre d'entre eux, également immigrés au Chili, ont remonté le continent, invoquant la discrimination et la difficulté d'obtenir un statut légal, selon l'ONG Human Rights Watch.

Jony a préféré rester au Mexique malgré sa volonté d'atteindre les Etats-Unis, parce qu'il est "plus facile de rentrer un jour à Haïti". 

« Presque impossible de vivre en Haïti »

A distance, les Haïtiens voient leur pays sombrer dans la violence.

"Tu sais, mon fils, beaucoup de problèmes", résume le père d'Evens lors d'un appel vidéo avec son fils.

Haïti fait face à une grave crise sécuritaire et humanitaire depuis l'assassinat du président Jovenel Moïse. "Le nombre d'homicides signalés a augmenté de 119,4% en 2023 par rapport à 2022, 4.789 victimes ayant été déplorées", d'après un rapport du secrétaire général des Nations unies en janvier. Haïti compte au total quelque 11 à 12 millions d'habitants. 

La situation a tendance à empirer, le mois de janvier 2024 ayant été "le plus violent depuis plus de deux ans" avec 1.108 personnes tuées selon l'ONU.

"Parfois, ta famille t'appelle et te demande quelque chose (...), ils se sentent menacés, et toi tu es ici et tu ne peux rien faire", commente Evens.

"C'est presque impossible de vivre en Haïti (...). Bien avant (l'assassinat de Moïse) il y avait déjà des problèmes, mais les choses se sont aggravées parce que c'est comme si nous n'avions pas de gouvernement", explique-t-il.

Avec l'immigration comme thème dominant des campagnes américaines à venir, le président américain et candidat à sa réélection Joe Biden a durci certaines lois. 

Le programme d'immigration (TPS) qui accorde des permis de séjour et de travail à des milliers d'Haïtiens ne bénéficie qu'à ceux qui sont arrivés dans le pays avant le 6 novembre 2022. 

En décembre dernier, 302.000 migrants - toutes nationalités - ont été interceptés à la frontière, tandis que 520.000 ont été expulsés entre mai et janvier.   

"Je sais que je veux être avec ma famille et faire tout mon possible pour que nous soyons heureux, que nous réalisions nos rêves. Même si c'est au Mexique", se résigne Evens.

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