« De l'affaire Aubéry à l'affaire Aliker » : le juge Marc Hédrich analyse les dérives de la justice coloniale
Dans son ouvrage « De l'affaire Aubéry à l'affaire Aliker », l'actuel président de la cour d'Assises de Martinique, Marc Hédrich explore les archives judiciaires de la Martinique pour mettre en lumière un système colonial autrefois au service des puissants et de l'ordre établi.
Invité au journal de 13 heures de Mario Guiolet ce jeudi (30 avril), le magistrat Marc Hédrich est revenu sur plusieurs affaires qui ont révélé les fractures d'une époque.
Dans son livre « De l'affaire Aubéry à l'affaire Aliker : chronique de justice coloniale » (Editions Michalon), l'auteur délaisse la toge pour la plume d'historien, plongeant au cœur des archives pour décrypter un système judiciaire alors marqué par de profondes inégalités.
Les dérives de la justice coloniale
En explorant ces dossiers emblématiques, il met en lumière une période où l'institution semblait parfois vaciller face aux intérêts des puissants, offrant ainsi un récit nécessaire et éclairant qui résonne avec une force particulière dans l'actualité contemporaine de l'île.
Pour Marc Hédrich, ce travail de recherche met en exergue les dérives d'un système qui privilégiait le maintien de la hiérarchie sociale sur l'équité judiciaire. Il explique ainsi sa démarche et son constat :
Il s'agit d'une succession de décisions caricaturales qui, à mes yeux, symbolise une justice coloniale dont le but n'était pas la quête de la vérité, mais la protection des puissants et de l'ordre établi. C’est ici que mon regard de magistrat intervient : ayant été juge d'instruction pendant 15 ans, je suis animé par cette passion de l'enquête et de l'aboutissement des faits. Je constate malheureusement que dans l’histoire, la justice s'est parfois égarée au point de briser des vies et des destins. Cette part d’ombre m’interpelle car il est désormais nécessaire d’ouvrir les dossiers avec transparence pour clarifier notre passé. Je dis toujours : La justice des hommes se grandit quand elle reconnaît ses erreurs, quand elle reconnaît ses errements et cherche à les corriger.
Trois affaires, et une même justice en question
L'ouvrage ne se contente pas d'un seul récit, mais tisse un lien entre plusieurs dossiers qui ont secoué la société martiniquaise et l'Hexagone.
Le magistrat détaille la structure tripartite de son enquête, qui va de la corruption financière au drame humain :
Cet ouvrage traite de trois affaires en une, pour ainsi dire. Il y a d’abord l’affaire Aubéry, un dossier de fraude fiscale et de corruption de magistrats qui débouche sur un premier procès à Nantes. À l’époque, Monsieur Aubéry et le juge Ripou, sans doute le juge le plus corrompu de l’histoire, sont tous deux acquittés. Vient ensuite l’affaire André Aliker, ce journaliste assassiné le 11 janvier 1934, dont le corps est retrouvé ligoté et noyé sur la plage de Fond Bourlet à Case-Pilote. L’instruction, d’une grande complexité, s’avère être une véritable caricature de justice et le procès des deux complices, dépaysé à Bordeaux, se solde lui aussi par un acquittement. Enfin, la troisième phase est purement martiniquaise : c’est celle du frère d’André qui, ne supportant plus ces injustices répétées, se saisit d’un revolver pour tenter de tuer le suspect principal, Eugène Aubéry. Bien qu’il rate sa cible, il est traîné devant les assises pour tentative de meurtre, mais finit par être acquitté à son tour. Ce sont les Martiniquais qui, par ce verdict, ont finalement choisi une forme de compensation face aux épisodes précédents.
√ Le livre sera disponible en Martinique à la mi-mai.

