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Vivre avec son (serpent) trigonocéphale à l’heure de la biodiversité

VIDÉOS - Vivre avec le trigonocéphale (Bothrops lanceolatus), ce serpent venimeux endémique de la Martinique en voie de disparition ou alors l’éradiquer de notre île. Un vrai dilemme à l’heure de la biodiversité et de sa conservation. Une étude récente publiée par des chercheurs et universitaires antillais fait le tour de la question.
Par Jean-Philippe Ludon, @jpludonrci
Par Jean-Philippe Ludon, @jpludonrci
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Le trigonocéphale appelé Bothrops lanceolatus ou vipère fer de lance
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Le trigonocéphale, serpent venimeux, endémique de la Martinique ©Diren

Dire qu’au sein de la population martiniquaise, le trigonocéphale est redouté, ça ne fait pas l’ombre d’un doute. Qu’on l’appelle Bothrops lancéolé, vipère fer-de-lance ou trigonocéphale, pour sa tête triangulaire ; qu’il soit « jaune, noir, marrons ou à damiers* », on en a cure quand on en a peur.

Les habitants de l’île ont bien des histoires à raconter sur ce reptile qui peut atteindre jusqu'à trois mètres de long pour sept centimètres de diamètre.

Il se dit qu'il ne faut jamais prononcer le mot "serpent" quand on se déplace en forêt et qu'il vaut mieux dire "bèt long-la" (la bête longue en créole). 

Il se dit aussi qu'une forte odeur de frais, près de touffes de bambou, est le signe de leur présence.

Mais ils savent avant tout que son venin est mortel, qu'il peut entraîner des paralysies partielles si on ne se fait pas injecter à temps le sérum-antidote.

Ni an moi nou san limyè adan an koté kon kartier Fonds Nicolas ki bouré épi sèpan (…) épi nou anba bwa-a, infesté épi sèpan, bouré épis sèpan. Nou pa ka wè klè ; nou pa ka wè ki koté mété pyé nou.**… Ces propos entendus au mois d'octobre dans le coup de cœur-coup de gueule de RCI Martinique, au-delà de la colère, traduisent l’angoisse et la peur de cette habitante du Robert. Angoisse bien perceptible à l'écoute de sa voix …

 

 

Et en cela, elle illustre bien une perception martiniquaise du Bothrops, évoquée déjà par Jean-Baptiste Du Tertre ou Jean-Baptiste Labat au XVIIème siècle. Face à « un animal mythique à la fois craint, chassé et respecté, symbolisant tout ce qui est négatif », écrivent en substance les auteurs de l’article.

Dans le bestiaire antillais, on l’assimile « à la trahison,  à la méchanceté ou au malheur », poursuivent-ils. A quoi il faut ajouter « une représentation symbolique de la ruse, de la dignité, et de la victoire » comme le suggère "sa position défensive sur les quatre quarts du drapeau maritime de la Martinique ». Une représentation qui, soit dit en passant, horripile par dessus tout, les indépendantistes martiniquais.

 

Emblème de la Martinique représentant quatre serpents blancs dressés sur un fond bleu

                                        

Mais alors qu'avaient en tête ces universitaires antillais en se penchant sur un tel sujet d'étude ? Jean-Raphaël Gros-Désormeaux, co-auteur avec Erwann Lagabrielle, Thierry Lesales, Isabelle Exilie, Lise Tupiassu et Dimitri Béchacq, nous a levé un coin du voile sur leur démarche.

 

 

A l'ère de la biologie ou de l’écologie de la conservation 

Nous serions donc rentrés dans l’ère de la biologie de la conservation ou de l’écologie de la conservation. Une tendance qui s’accommode mal avec une "diminution  de 97% du nombre de serpents tués entre 1970 (12 000) et 2002 (386)".

De même qu'elle s’accommode mal avec la politique menée par les autorités locales jusqu'au début des années 90. Politique d'encouragement financier pour la capture voire l'éradication du trigonocéphale malgré la production d'un sérum antivenimeux en 1993.

Depuis, le discours de ces autorités semble s'être dilué. Plus question de prôner ouvertement la destruction du "fer-de-lance" sans en appeler pour autant à sa protection comme le préconise l'Union Internationale pour la Conservation de la Nature (UICN)***.

Dans ce contexte, les auteurs de l’étude estiment que « la réglementation environnementale ne peut perdre de vue l’intérêt de conserver une espèce, même si sa présence présente des risques pour la santé »

Ils s’inscrivent ainsi dans le sillage d’une « école de pensée » visant à « améliorer le développement durable des systèmes socio-écologiques ».
 

Paradoxalement, c’est du côté de la recherche pour lutter contre certaines pathologies que l’intérêt de protéger et de conserver ce reptile en voie d'extinction se fait sentire. Son venin, pour mortel qu'il soit,  n’est exempt de potentialités pharmacologiques.

 

 

Reste à obtenir l’adhésion du grand public à de telles perspectives. Un défi pas nécessairement facile à relever quand on sait l’impact qu'a le Bothrops lanceolatus dans l’imaginaire des populations. Il existe pourtant un certain nombre de pistes esquissées par Jean-Raphaël Gros-Désormeaux.

 

                                                
 Au terme de cet échange avec Jean-Raphaël Gros-Désormeaux, une question nous trotte dans la tête. Qu’est ce qu’une telle étude, que vous pourrez retrouver ici ou encore à la fin de cette article, peut apporter à des chercheurs ?

Et ce n'est d’ailleurs pas la seule question.  Cette autre me tarabuste parce qu’elle me renvoie à mes propres peurs,  je l’avoue :  peut-on, et comment, vaincre sa phobie des serpents ?

 

                                                    

 

Jean-Raphaël Gros-Désormeaux est chercheur au CNRS au laboratoire caribéen des sciences sociales de l’Université des Antilles, au Campus de Schœlcher.

(*) In La biodiversité de Guadeloupe et de Martinique expliquée aux jeunes, Michel Breuil avec la collaboration de Lyne-Rose Beuze, p.109, éditions Hervé Chopin, Paris, 3ème trimestre 2017.
 

(**)  Cela fait un mois que nous sommes sans éclairage au quartier Fonds Nicolas où c’est plein de serpents (…)  Les bois sont infestés de serpents, il y en a tout plein. (En l’absence d’éclairage), on ne peut pas voir clairement, on ne voit pas où poser nos pieds.

(***)   "En 2011, la Liste rouge de l'UICN a estimé que 627 espèces de serpents sont menacées dans le monde entier. Une étude récente de Reading [ 1 ] explique et illustre que les populations d'espèces de serpents déclinent dans le monde entier. En outre, les défis et les possibilités de conservation de la biodiversité sont représentés notamment par 120 espèces de serpents représentant six familles dont 115 sont endémiques de la zone des îles des Caraïbes [ 2 ]. Alors que la richesse en espèces des Petites Antilles n'est que de 25 serpents, le nombre d'extirpations et d'extinctions est de six à 11 espèces", écrivent les auteurs dans l’introduction de l’étude.                   

 

 

                    

 

             

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